Institution Notre Dame

Etablissement catholique d’enseignement ouvert à tous

Voyage dans le temps

Je viens de retrouver les « Ephémérides » de l’année 1954 – 1955, ce petit livre imprimé que l’on nous remettait solennellement en début d’année. Cela m’a rappelé tout un tas de souvenirs.

J’ai fréquenté l’IND de 1952 à 1959. Les deux premières années comme externe, ensuite comme interne. La guerre était encore proche et dans nos familles, il y avait souvent un père, un oncle ou un cousin qui avait été prisonnier, maquisard ou combattant. Les orphelins de guerre et autres pupilles étaient assez nombreux.

L’effectif de l’établissement oscillait entre 300 et 350 élèves, petit collège compris. Une grosse moitié était pensionnaire.

Il y avait trois divisions, la 1ere division des grands (1ere, 2eme et 3eme) surveillés par le père TROUILLER, puis par Monsieur MONTAGNE, ancien parachutiste, retour d’Algérie et fumeur invétéré. La 2eme division des petits internes (4eme, 5eme et 6eme) surveillés par le père Claude BRUN et la 3eme division des petits externes surveillés par le père WEIBEL, dit Narcisse. Les surveillants étaient logés dans les dortoirs de leur division sauf Narcisse qui avait sa chambre dans le couloir des professeurs.

Au début des années 50, les internes ne sortaient qu’une fois par mois lors de la sortie générale.

Le dimanche, nos parents pouvaient venir nous chercher entre 9h15 et 18h45.Vers le milieu des années 50, le régime s’assouplit et tout d’abord une sortie intermédiaire réservée aux bons élèves fut instituée. Elle fut généralisée par la suite. A partir de 1957, la sortie tous les samedis à 16h30 fut autorisée. Lorsque j’ai quitté l’établissement, les internes qui restaient le week-end devaient payer un supplément.

La journée ordinaire des internes commençait à 6h15 pour se terminer entre 20h et 21h selon les divisions, le tout rythmé par la cloche que le sonneur s’évertuait de faire retentir à l’heure. J’ai été sonneur pendant 2 ans et  ma hantise était d’être interrogé par le professeur au moment où il fallait sortir pour sonner. Cela est arrivé plusieurs fois.

Trois événements importants dans la vie de l’établissement :

  • Le 8 décembre Immaculée Conception et Fête de l’établissement.
  • Le 1er mai, journée des anciens. Nous étions très étonnés de voir tous ces messieurs grisonnants en costume cravate se comporter comme des gamins en se racontant leurs souvenirs. Ils venaient garer leurs voitures sur le stade et nous venions les contempler.
  • Autre événement d’importance, la distribution des prix, dernier jour de l’année scolaire. Elle se déroulait généralement sous l’un des préaux où une estrade était dressée devant des bancs et chaises nous accueillant ainsi que nos familles. Elle était présidée par l’évêque ou son vicaire général et chaque professeur venait lire le palmarès de sa classe devant des élèves pressés de partir en vacances et des parents ravis. Chaque élève cité montait sur l’estrade recevoir son prix (en général des livres). Sitôt la cérémonie terminée, encombrement dans les dortoirs pour récupérer valises, draps et couvertures, car rien ne devait rester pendant les vacances.

La vie de l’établissement était fortement marquée par les activités religieuses, prières au début des classes, cours d’instruction religieuse obligatoire, messe obligatoire une fois par semaine, nombreuses fêtes carillonnées avec messe chantée, salut etc. En début d’année, retraite obligatoire. En terminale, retraite de fin d’étude. Pour la communion solennelle, retraite. Pendant la semaine sainte, retraite pascale. Les vacances de Paques ne commençaient que le Vendredi saint après le chemin de croix. Plusieurs micro-chapelles disséminées dans l’établissement permettaient à tous les prêtres de dire leur messe quotidienne servie par un interne de semaine.

L’IND années 50, c’était ce bâtiment en U encadrant les cours au milieu desquelles s’élevaient « les petits Chalets.

En pénétrant dans le hall d’entrée, nous étions accueillis par Yves, breton à lunettes, bossu et pied bot, toujours en blouse, menuisier de métier qui faisait tous les travaux d’entretien des bâtiments assisté d’un prisonnier allemand surnommé « Dents Blanches » (il rentra en Allemagne en 1954 si j’ai bonne mémoire). A eux deux assistés du père Feugier, ils avaient creusé et construit la piscine. C’est lui qui réglait les admissions au parloir dans lequel, parfois, nos parents venaient nous embrasser. Quelquefois, le jeudi après-midi, nos mères arrivées en train ou en autobus venaient nous chercher pour nous habiller et nous faisions rapidement le tour des marchands de chaussures et des magasins de vêtements. Souvent, nous retrouvions dans ces magasins un camarade occupé à la même tache. La remontée de l’avenue de Chabeuil au pas de course concluait généralement la journée. Le retour à l’IND devait avoir lieu pour l’étude de 17h.

Une grande porte permet d’accéder à l’escalier et au couloir, ce long couloir dont le carrelage n’a pas changé. Sur la droite, le préau et les études des 1ere et 2eme division, séparées par un petit foyer. Sous le préau, le père Trouiller affichait le journal du jour, que nous venions lire avec attention pour suivre la guerre d’Indochine et la situation du camp retranché de Dien-Bien-Phu, puis les événements d’Algérie. L’établissement accueillait plusieurs enfants de militaires. Je me souviens de mon voisin de classe en 5eme (j’ai oublié son nom) qui était fils d’officier. Un jour, il fut absent et au cours de la prière en début de classe, on nous fit prier pour lui et son père qui venait d’être tué en Indochine. Quelques temps plus tard, après son retour, il me montra dans son cahier de texte deux photos, celle d’un Saint Cyrien en grand uniforme et celle d’un capitaine en tenue de combat. A ma question, il répondit « Il était beau ! » Que peut répondre un gamin à une telle affirmation ?

Sur la gauche, un escalier caché permet d’accéder aux sous-sols où on trouvait les douches utilisées par les internes le samedi en soirée, la chaufferie, les ateliers du personnel d’entretien, les trois réfectoires, des professeurs, de la 1ere division et de la 2eme division où nous n’étions autorisés à parler qu’après le bénédicité. C’est pendant le repas de midi qu’on nous distribuait le courrier qui avait été ouvert et censuré par le supérieur. De même, lorsque nous écrivions à quelqu’un, la lettre devait être déposée ouverte dans une boite spéciale où le supérieur venait les chercher et lisait notre correspondance en la censurant éventuellement avant de la poster. Inutile de préciser qu’en dehors de la famille directe aucune autre lettre ne passait la censure. Heureusement nos camarades externes, pouvaient nous dépanner dans certains cas, mais il ne fallait pas se faire prendre, sous peine de renvoi. Au-delà des réfectoires, c’était les cuisines et réserves, royaume de Carmella, une « mama » italienne qui avait son franc parler. Son mari, Giovani aidait pour le service, mais comme nous l’avions vu dans la matinée ramasser les feuilles ou nettoyer à grand jet les cabinets dans la cour, nous nous demandions toujours s’il s’était lavé les mains. Madame Benistant et son mari participaient également au service.

En face de nous, le couloir des classes. Ce couloir emprunté journellement en rang par deux et en silence pour tous les mouvements de la journée. Devant chaque porte des ombres nous accueillent :

Le père AMOUROUX, professeur de philosophie qui logeait au second étage et avait un crane sur son bureau. Le père BEL, professeur de première, pince sans rire et qui tenait l’harmonium lors des fêtes carillonnées.

Le père JACOB, dit Chuchu, professeur de seconde, ancien combattant de la guerre de 14. Il avait été gazé à Verdun et souffrait de problèmes respiratoires. Parfois, l’hiver par grand froid, il faisait ses cours en sabots. L’élève Baluche lui posait toujours les questions que personne n’avait posé.

Le père FURST, dit Furzou, professeur de Physique Chimie, petit bossu avec sa canne, qui officiait dans son laboratoire. Un jour, pendant le Salve Regina vespéral, une détonation ébranla les murs et vitraux de la chapelle. Il en fallait plus que ça pour interrompre la prière du soir, mais lorsque nous sortîmes de la chapelle, nous vîmes au milieu du couloir Furzou, tout sourire, alors qu’une fumée grise s’échappait du labo fenêtres et portes ouvertes. Il riait en disant « Vous avez entendu ? ».

Le père VIAIN, professeur de mathématique et de physique en seconde et première, Jean Viain, JV, grand bonhomme maigre, rouennais d’origine qui n’avait pas son pareil pour nous raconter des histoires de la résistance.

Le père SIBOURG, professeur de quatrième, toujours bien coiffé et fumeur invétéré.

Le père MORETTI, professeur de cinquième, retour d’Indochine où il avait été torturé par les Viêt. Ses doigts jaunis par la nicotine, n’avaient presque plus d’ongles. Pendant les cours, il avait toujours une bonne excuse pour sortir fumer dans la cour.

Le père FISHER, toujours coiffé d’un béret, professeur d’allemand. Il sera remplacé par le père ELMER, dit le Muche, retour de Dachau. Lui aussi grand fumeur aux doigts jaunis de nicotine, qui sortait fumer pendant les cours. Il remplaça le père Siaud comme aumônier scout.

Le père FERRIER, professeur d’histoire-géographie qui débarqua au milieu des années 50. Il fut l’un des premiers à introduire de nouvelles méthodes dans ses cours : projection de films et diapositives, conférences par des élèves, voyages etc.

Au milieu de tout ce petit monde en soutanes, il y avait quelques laïcs.

Monsieur MAZORIC, dit « Mazo », professeur de MathElem, qui vous traitait de « coyon » lorsque vous aviez fait une erreur et si l’erreur était impardonnable, vous étiez un « extrait de coyon ».

Monsieur FOREST, professeur de mathématique en troisième, quatrième et cinquième. Retour d’Afrique, c’était un grand pédagogue qui n’avait pas son pareil pour rendre les choses simples.

Monsieur JACQUEMOND, professeur de sixième.

Mademoiselle AMOUROUX, professeur de dessin, qui surveillait ses neveux par la fenêtre de la classe et se précipitait toute affaire cessante pour rhabiller le petit dernier qui sortait des toilettes.

Monsieur JULIEN dit Juju, professeur d’éducation physique (à l’époque on disait prof de gym).

C’est dans ces années 50 que nous avons vu arriver plusieurs nouveaux professeurs qui deviendront des piliers de l’établissement : Monsieur SIMEONI, professeur d’Italien, qui nous faisait chanter « Santa Lucia » et autres chansons italiennes. Il adorait l’Italie et organisait des expositions sur les villes italiennes. Il deviendra chef d’établissement de l’IND. Monsieur MATHIEU professeur d’anglais qui deviendra directeur du collège, Monsieur CHAPELLE, professeur d’éducation physique, Monsieur GENOUD, professeur d’anglais.

Sur la gauche, l’escalier qui mène à l’étage de direction. En haut de l’escalier, une porte sur laquelle une étiquette en lettres gothiques indique « Monsieur le Supérieur » c’est le bureau occupé par le père DAVIN, grand maigre, assez timide, son titre lui donnait de l’autorité, il était capable de remplacer au pied levé n’importe quel professeur. Il sera remplacé par le père François LONG, dit Frelon beaucoup plus râblé, colérique et autoritaire, il avait déjà été supérieur de l’IND pendant la guerre.

En avançant dans le couloir, le bureau du « Préfet de Discipline » occupé par le père SNAKERS, dit le Snake, ancien missionnaire hollandais et professeur d’anglais. Il nous faisait apprendre le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie » en anglais que nous récitions au début des cours d’anglais. Ses « boudiou » étaient célèbres. Son apparition au bout d’un couloir ramenait instantanément le calme et l’ordre. Il circulait en vélo qu’il garait dans le couloir en face de son bureau, un vélo de femme (soutane oblige) avec le guidon en bête à cornes. Certains élèves prenaient un malin plaisir à cacher le vélo. Une fois par an, il rentrait en Hollande pour voir sa famille. Pour le voyage il s’habillait en clergyman (costume noir et col romain) et ne manquait pas de se promener dans les couloirs et les cours, fier comme Artaban.

En face du vide de la chapelle, la salle des profs, puis le bureau de l’aumônier occupé par le Père SIAUD, également aumônier des scouts, balafré, brisé plusieurs fois suite à plusieurs accidents dont un lors d’une sortie scoute à Crussol où pendant un jeu de nuit on le releva avec une jambe cassée et une fracture du crâne. Il sera remplacé par le père ROCHE, originaire de Malissard.

En face de l’aumônier, le logement du chanoine QUIOT, ancien professeur de philosophie à la retraite. Ensuite, c’était l’infirmerie, où officiait Madame Bénistant. Plus loin, dans l’aile gauche le domaine des sœurs. Le petit collège (les classes primaires) était animé par des sœurs alsaciennes qui s’étaient réfugiées à Valence pendant la guerre. Sœur Augustine, Sœur Jeanne Antoine et sœur Françoise, assistées par Mademoiselle GUERIMAND pour la maternelle.

A droite de l’escalier, le bureau de « Monsieur l’Econome » occupé par le Père FEUGIER Veuf et vocation tardive, charpentier de métier il dirigeait avec brio l’équipe d’entretien. De temps à autre ses filles venaient le voir. Inutile de préciser les plaisanteries qui courraient sur les filles du curé.

En montant l’escalier jusqu’au 2eme étage, nous arrivions aux dortoirs, précédés du hall dans lequel des rangées de casiers à chaussures nous permettaient d’entrer dans les dortoirs en pantoufles. Ces dortoirs étaient quittés le matin à 6h30 fenêtres ouvertes et lits ouverts. Nous y remontions à midi pour faire nos lits et fermer les fenêtres. Ils n’étaient pas chauffés. Je me souviens de février 56 durant lequel il fit très froid (-15° à -20° pendant 3 semaines). Le matin au réveil, nos gants de toilette étaient gelés et très vite, seul le dortoir des terminales resta utilisable pour la toilette, tous les autres lavabos étaient inutilisables pour cause de gel. En face de l’escalier, le dortoir de la 2eme division, grand dortoir d’une centaine de lits qui occupait toute l’aile droite. Sur la gauche, le dortoir des terminales qui occupait un tiers du bâtiment central et à gauche au milieu du couloir le dortoir de la 1ere division, abritant une cinquantaine de lits qui occupait le reste de l’étage. Dans chaque dortoir, une ou deux rangées de lavabos (auge en zinc dans laquelle un certain nombre de jets coulaient pendant le temps de la toilette).

L’IND établissement moderne posséda un téléviseur dès qu’il fut possible d’en avoir un à Valence. Au début en salle des professeurs où nous venions voir certains évènements importants (obsèques de Pie XII, élection de Jean XXIII etc.) ensuite, un deuxième appareil fut installé dans une salle où les internes pouvaient aller le dimanche au lieu de la promenade en cas de mauvais temps. Cet appareil avait remplacé une statue de la vierge sur un socle aux armes de l’Institution.

François BOUYON

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